Brailler en Jachère | Extrait 01 : Pattern

Un homme est mort sur mon étage; il s'est pendu.
Ça aura pris 4 jours avant que quiconque s'en rende compte. 4 jours.
Ça me fait capoter.

Et puis, je pense à toi. 

Je n'ai pas de nouvelles ni de signe de vie et ça m'angoisse. J'voudrais pouvoir être là pour toi, qu'on soit là l'une pour l'autre, comme on le faisait durant le froid de l'hiver. Je m'ennuie.

En même temps, je sens que c'est moi de qui on devrait s'inquiéter. Je passe mes nuits à pleurer, à me demander si je devrais appeler le Centre de Crise ou Urgence-Santé, à me demander si j'vais finir par passer par dessus toute cette marrée d'intensité émotive, si j’vais passer une année sans tomber en dépression.

Je sais pas pourquoi je te dis tout ça, t'en a rien à foutre. Mais le pire, c'est que moi aussi j'en ai rien à foutre, c'est ça le problème. Je devrais pourtant arrêter de m'en faire pour toi et commencer à m'en faire pour moi-même.

C'est ça le plus dur je crois, m'en faire pour moi-même, prendre soin de moi, arrêter de penser en fonction de toi ou de quiconque…

Parcours Identitaire | Temps 4

Témoignage en 4 temps.
Aujourd’hui.

 

Bilan 1 : Agressions en série.

Depuis, j’ai toujours eu de la difficulté à affirmer mon refus. Bien que mon non verbale parlait de lui-même et que j’argumentais (ce qui est problématique en soi), j’ai souvent fini par devoir me servir d’éléments extérieurs pour pouvoir m’en sortir… quand il y avait quelque chose d’externe que je pouvais utiliser comme bouée. Pour essayer de me convaincre moi-même que ce n’était pas si pire, j’ai dû me dire que c’était des expériences, que c’était correct au fond, que c’était de la libération sexuelle… mais la vérité c’est que toutes ses situations, j’en avais honte. Honte de ne pas avoir affirmé plus fort que je n’avais pas envie, honte de ne pas avoir su comment être encore plus claire et directe dans mon refus, honte de ne pas savoir comment gérer l’insistance.

Aujourd’hui, bien que je comprenne que ce n’est pas de ma faute et que le problème venait de ces personnes qui refusaient mon refus, je reste avec un sentiment de honte, de déception face à moi-même de ne pas avoir plus « tenu mon boute ». C’est ça, la culture du viol : c’est de faire comprendre aux filles et aux femmes qu’elles sont responsables de la compréhension de l’autre face à leur refus… C’est de leur faire comprendre qu’au fond, ce n’est pas si grave, c’est de s’assurer in/consciemment qu’elles fassent elles-mêmes l’apologie des agressions subites. Finalement, banaliser les violences vécues, ça devient un mécanisme de défense, du déni, une manière de se convaincre soi-même pour essayer d’éviter les conséquences. Une manière fort peu efficace, dois-je préciser?

 

Sans rancune : Retour sur le gaydar.

J’en ai longtemps voulu aux autres de m’avoir fait pris comme jouet avec le gaydar. Maintenant, je réalise que le problème était plus large. Moi non plus, je ne savais pas ce qui était problématique avec leurs attitudes. Comme elleux, j’étais prise dans les binarités, les normes, je n’avais encore rien déconstruit. Je ne peux donc pas en vouloir à quiconque puisque je n’aurais pas fait mieux. D’ailleurs, croyant que c’était ce qu’il fallait faire, je suis aussi entrée dans la gamique à mon tour, sans trop me poser de questions. J’étais encore trop préoccupée par le désir de plaire pour me faire une opinion seule et m’affirmer dans celle-ci, même si elle allait à l’encontre de ce que pensaient les autres.

 

L’hypersexualisation comme norme des milieux queer.

Par contre, j’ai de la difficulté à pardonner lorsqu’on vient à parler des milieux queer. Venant d’elleux, je m’explique mal le manque de considération envers les personnes se trouvant sur le kaléidoscope asexuel. Des cercles peuplés de personnes qui se perdent dans le calling-out (pointer du doigt une personne pour ses paroles ou attitudes opprimantes) à gauche et à droite, dans les grands discours sur le consentement, qui prônent l’éducation par soi-même… Tout ça pour quoi? Pour accumuler des points de militantisme? Des points de bon.ne.s allié.e.s? Des points de « j’suis meilleur.e que toi [en théorie, pas en pratique] »? De « je sais tout, mais je ne comprends rien »? De l’hypocrisie, du gros n’importe quoi, c’est ce que je finis souvent par en penser.

Comme dans plusieurs milieux militants, à force de vouloir tout déconstruire, on finit juste par créer des contre-normes. Si la société nous mets tou.te.s dans la boîte « monogamie » par défaut, dans les milieux queer et militants, c’est dans les boîtes « relation ouverte » et/ou « polyamour » qu’on nous met.  En bout de ligne, on n’est pas plus avancé.e. C’est simplement que les personnes ostracisé.e.s ne sont pas les mêmes. Le problème n’est pas dans cette libération sexuelle qu’on retrouve dans les communautés queer, mais bien dans la prise pour acquis que toutes gens issu.e.s de ces milieux sont tou.te.s aussi sexuel.le.s les un.e.s que les autres et que tout le monde devrait être en relation non monogame.

 

Consentement élargi

Lorsqu’une personne que je ne connais pas ou peu m’invite à prendre une bière ou un thé, automatiquement je pense que c’est une invitation à parler de féminisme, de se connaître, peut-être même parler de potentiels projets. Je me suis donc souvent retrouvée dans des situations où je n’avais pas compris la nature de la rencontre, réalisant en cours de route que c’était en fait une date, une invitation avec intentions, avec espoir de rapprochements physiques. Le malaise qui m’a envahi à ces moments était tellement grand que je me sentais prise, incapable de verbaliser mon non-intérêt devant une personne démontrant beaucoup trop d’enthousiasme. L’affaire est que… dans chaque situation, la raison pour laquelle j’avais accepté c’était parce qu’on ne m’avait pas fait part de la nature de la rencontre. Mon malaise se situait surtout dans le fait qu’on avait tenu pour acquis que j’étais intéressée par les relations purement sexuelles ou que je pouvais être considérée comme une potentielle partenaire secondaire/tierce d’une personne dans une relation non monogame sans même qu’on ait la moindre discussion sur ma vision des relations. J’avais encore l’impression d’avoir été sexualisée contre mon gré. Ce genre de situation me plonge dans un malaise si profond et une telle angoisse que j’en ai des palpitations et parfois même des chaleurs, des nausées et des étourdissements.

 

Bianca Gervais n’est pas un fantasme.

Je l’ai déjà nommé dans le passé, cette manie de tout sexualiser jusqu’à en réduire une démarche artistique à un simple fantasme, à une obsession sexuelle. Pourtant, suffit de lire un moindrement ce que j’écris pour voir que Bianca Gervais est une figure de style, un outil littéraire, un pont entre le populaire et le théorique, une touche humoristique à un blogue politique.

En restant cantonné.e.s dans la présomption de sexualité, même les militant.e.s queer plus critiques viennent à participer activement à l’hypersexualisation et l’objectification de tout et de tou.te.s, surtout des femmes… J’en ai croisé.e.s plusieurs des pro/féministes et des personnes queer qui m’ont dit, sur un ton infantilisant, que c’était correct si je me touchais en pensant à Bianca, même si je leur répétais que ce n’était pas le cas. Pour elleux, c’était inconcevable que je n’éprouve pas de désir sexuel pour elle. Après tout, quelle idée rocambolesque que de s’intéresser à une femme pour autre chose que son physique!

Encore, on s’obstine à me dire que je vis dans le déni. Encore, on me fait savoir qu’on sait mieux que moi comment je me sens. Encore, on me sexualise sans mon consentement. Encore, on essaie de me convaincre de sexualiser autrui pour avoir raison. Dans ce désir de prôner la libération sexuelle, on oublie encore que certaines personnes n’ont pas cette envie ou ce désir, on oublie encore que le consentement, ça ne se limite pas aux gestes sexuels.

 

Bilan 2 : Histoires de sexe

À partir de mes 13 ans, j’ai toujours vu un manque de respect dans le fait de parler ouvertement des détails de sa vie sexuelle avec quiconque, sans demander l’avis de l’autre ou des autres personne.s impliqué.e.s, surtout lorsqu’il s’agissait de garçons ou d’hommes hétérosexuels. Pour moi, il s’agissait d’un immense abus de confiance. Je voyais une fierté déplacée chez plusieurs, dans la manière de raconter le tout comme si l’autre (ou les autres) n’était qu’accessoire à leur histoire, à leur exploit; un trophée, quoi.

J’aurai tenté à plusieurs reprises de me fondre dans les groupes, d’avoir l’air à l’aise de parler ouvertement de détails sexuels intimes. C’était le seul sujet qui revenait tout le temps, le sexe, comme si c’était universel, comme si on tenait pour acquis que ça touchait tout le monde et que tou.te.s avaient envie de partager les détails de leur intimité. Peu importe le jeu — brin de jasette, j’ai jamais, do date dump, etc. — ça revenait toujours au même sujet, je me retrouvais toujours dans le même malaise, forcée à prétendre que j’adore le sujet pour ne pas être jugée par autrui.

À ce jour, il m’arrive fréquemment de voir mes intérêts romantiques réduits à de l’attirance physique par des ami.e.s et connaissances. Lorsqu’on voit que j’ai développé un lien qui semble plus qu’amical avec quelqu’une, on s’empresse de me demander si on couche ensemble, on veut des détails sur les rapprochements physiques, comme si c’était la seule chose qui puisse valider une relation. Comme si le sexe était le seul critère pour qu’elle soit digne de mention. Comme si la connexion, la dynamique, la complicité et tout le reste ne comptent en rien dans l’équation. À force sentir que mes relations n’avaient aucune valeur, j’ai fini par entré dans les échanges, par penser que c’était la seule chose d’importante, le sexe, par laisser de côté mes principes et mon être seulement pour ne qu’on infériorise mon vécu…

Libération.

C’est probablement au moment où j’ai divisé mon identité en trois volets — l’identité romantique, l’identité sexuelle et l’identité politique — que le déclic s’est fait en moi. C’est comme si mon être entier se déchargeait d’un poids immense. Les gens qui fitent dans les boîtes qui nous sont imposées dès la naissance ne pourront jamais comprendre à quel point mettre des mots sur comment on se sent peut être libérateur. Tout ça, c’est très récent, mais c’est seulement à partir de ce moment que j’ai commencé à me départir peu à peu de la pression sociale tournant autour de la sexualité. Je suis maintenant mieux outillée et je peux donc me défendre et m’assumer.

Conclusion

Ce n’est pas pour rien si lorsqu’il y a des enfants dans une pièce, je me tourne vers eux, je décroche des responsabilités et je peux baisser mes gardes. C’est un peu ma manière de fuir les conversations qui ont un lien quelconque avec la sexualité. Avec les enfants, y’a pas cette crainte d’être sexualisée, et si iels posent des questions, c’est de manière naïve et sincère et iels écoutent les réponses sans t’invalider. Et puis, c’est tout ce que j’ai comme moyen de vivre un peu de cette portion d’enfance qui m’aura été arrachée…

Parcours Identitaire | Temps 3

Témoignage en 4 temps.
Pression externe. L’ostie de gaydar.

Le gaydar c’est la lecture identitaire d’autrui basée sur des codes sociaux d’expression de genre ethnocentristes afin déterminer leur orientation sexuelle sans demander à la personne concernée ou en croyant que son « instinct » (lire : jugement) vaut plus que l’autodétermination. Cette pratique renforce donc les stéréotypes genrées, sexistes, hétérosexistes, cissexistes et racistes en plus de se limiter aux binarités femme-homme, homosexuel.le-hétérosexuel.le, et de couler toute identité dans le béton sans laisser d’espace à la fluidité.


Tout a commencé lorsque j’ai quitté La Côte pour La Capitale. 

Jusqu’à ma deuxième année d’université, je n’avais jamais ressenti l’envie ou le besoin d’être en couple. J’ai eu beau essayer de me forcer à trouver des crush pour faire comme tout le monde, ça ne venait pas naturellement. Je trouvais que c’était beau l’amour… pour les autres. Pour moi, ce n’était pas un manque ni un intérêt. Ma priorité, c’était l’amitié. J’étais bien dans mon célibat par choix, par non-besoin/non-désir d’être en couple avec quiconque. J’étais en couple avec moi-même et je travaillais sur moi. Par contre, ça gossait bien du monde que je ne me pose pas de question sur mon identité sexuelle.


Je faisais sonner leu’gaydar.

Le gaydar, ou « radar à gai.e.s », est la mauvaise manie qu’ont certaines personnes à prétendre savoir mieux que les gens concerné.e.s quel est leur identité sexuelle/romantique. Au fond, le gaydar, c’est le contraire de l’autodétermination. C’est un jeu, autant pour les hétéro.e.s qui veulent se montrer tellement ouvert.e.s d’esprit qu’iels iront jusqu’à te mettre de la pression pour que tu te définisses comme lesbienne ou gai afin qu’iels puissent se valider dans leur ouverture, que pour les femmes lesbiennes et hommes gais qui prennent un plaisir fou à essayer de « découvrir » les « nouvelles.veaux gai.e.s » avant qu’elleux même ne « se découvrent ».


Les violences du gaydar.

Vers qui peut-on se tourner lorsque les personnes qui sont supposé.e.s le mieux comprendre ce que c’est de se faire juger sur son orientation, sont celleux qui te font violence? Parce que oui, c’est violent.


Y’a la violence dans les interrogatoires.  

Les fois où on m’a traitée comme bête de cirque, je ne les comptais plus. On m’envoyait d’atroces questions comme « Lui, tu le trouves beau? Tu le sucerais-tu? » avant d’éclater de rire, en concluant que si je ne répondais pas « OUAIS, FULL! » c’est parce que j’étais lesbienne. Alors que la raison était plutôt que j’étais sous le choc de recevoir une question aussi inappropriée. Je ne savais évidemment pas quoi répondre face à ce manque de respect qui avait l’effet sur moi d’une agression verbale et psychologique. La seule chose que ce genre de question et attitude faisait, c’est de me foutre la honte dessus, de me rendre incroyablement inconfortable et de me faire vivre une angoisse incalculable; pas parce que je me questionnais secrètement sur mon identité, mais parce qu’on me sexualisait de force tout en riant de moi. Parce que j’étais le sujet d’un jeu pour lequel je n’avais jamais consenti et auquel ma participation était complètement évaporée. Parce que leur fierté et désir de gagner passait avant tout le reste. Parce que mes supposé.e.s ami.e.s étaient mes oppresseur.e.s.


Y’a la violence à se faire imposer une étiquette sous pression et dans le manque d’écoute. 

Je ne savais pas et, franchement, je m’en foutais. Je me disais que quand et si je tombais en amour, je verrais. Je ne me disais pas hétéro non plus, ce sont les autres qui ont tenu pour acquis que si je ne parlais pas, c’était parce que je m’identifiais comme hétérosexuelle. On m’a foutu dans un garde-robe pour ensuite me forcer à en sortir, tout ça sans jamais me consulter (ou du moins, sans jamais entendre ce que j’avais à en dire). Avoir connu le terme plutôt, j’aurais pu me dire asexuelle*, mais je n’étais pas outillée, et je ne crois pas que j’aurais eu le courage de me dire asexuelle alors que personne ne semblait se soucier de comment moi je m’identifiais, ou comment moi je me sentais dans tout ça. Tout le monde était trop occupé.e à me faire dire que j’étais lesbienne pour gagner leur foutu pari de gaydar. On m’aurait sans doute invalidée en disant que je disais ça parce que j’étais refoulée.


Y’a la violence dans la sexualisation.

Tenir pour acquis que tout le monde est sexuel.le, que tout le monde éprouve de l’attirance physique pour autrui, qu’il faut « s’orienter » dans la sexualité, c’est là la pire violence que j’ai vécue.

On me sexualisait encore et encore, en essayant de me faire dire que j’aurais des rapports sexuels avec untel ou unetelle alors que même dans l’imaginaire, je n’avais pas envie et ça me rendait hautement inconfortable d’être forcée à y penser. Et quand ce n’était pas les tentatives de me sexualiser, on riait de moi en prenant pour acquis que j’étais vierge ou en réduisant mon malaise et mes frustrations vis-à-vis leurs attitudes opprimantes à des répliques sexistes comme « mal-baisée », « vagin sec », « vierge », « en manque de sexe »… alors que non, je n’étais pas en manque de sexe, justement, je n’en avais aucunement envie, même. J’ai eu plusieurs moments où je me suis imaginée leur crier que je n’étais pas vierge, que j’avais été violée, que toutes leurs répliques étaient déplacées… mais je gardais tout en dedans. À quoi bon?


Y’a les impacts.

À force de subir la pression externe, je me suis forcée à sexualiser les gens, je me suis forcée à essayer d’imaginer si j’aurais des rapports sexuels avec une ou l’autre, je me suis même forcée à en avoir contre mon réel désir. Je me suis fait subir de la violence sexuelle et psychologique puisque tout le monde le dit : « il faut expérimenter »…


* Quelques lectures sur l’asexualité (savez, le A dans LGBTQIA) : 

Parcours Identitaire | Temps 2

Témoignage en 4 temps.
Impacts internes. The Awaking of the Crab.

La violence venait de partout.

Je me sentais abandonnée par mes nouvelles «amies» qui préféraient prendre mon agresseur en pitié plutôt que d’essayer de comprendre. J’avais déjà de la difficulté à faire confiance aux autres, après tout ça, c’était encore pire. Je n’ai parlé à personne de cette histoire jusqu’à mes 20 ans, et même là, c’était une mention très vague et peu détaillée. 7 ans de silence. 7 ans à regarder les gens faire la fête et prendre de l’alcool et à avoir peur d’essayer, parce que je ne voulais pas qu’on réussisse à me faire parler ou qu’on essaie de négocier mon consentement. 7 ans à avoir peur des rapprochements, à tous les niveaux. Puis plus de 12 ans avant d’être capable d’écrire sur le sujet…

Je ne voulais plus qu’on me touche.

Lorsque les gens s’approchaient de moi pour me faire un câlin, je restais raide, droite. C’est tout juste si je n’arrêtais pas de respirer. Je me souviens avoir eu des commentaires du genre «Voyons, on dirait que t’es une enfant violée!» croyant que ce n’était pas mon cas et que j’étais juste «bizarre» et «froide». Mon inconfort des contacts physiques de tous types rendait les gens mal a l’aise et il fallait faire certain que je le ressente aussi, leur malaise. J’avais donc deux malaises à gérer, le mien, face aux contacts physiques indésirables, puis celui des autres qui m’était renvoyé, parce que —  Hey! — on refuse pas un câlin, ça rend les autres inconfortables.

Les pinces au garde-à-vous.

Je percevais tout comme une possible attaque. J'étais toujours sur la défensive, prête à contre-attaquer, à détruire tout.e ennemi.e potentiel.le sur-le-coup. Une phrase, LA phrase. BOOM!

J'ai toujours été curieuse, à l'écoute et dotée d'une mémoire d'éléphant (ou de Cancer) ; des qualités qui peuvent devenir dangereuses lorsqu'elles sont utilisées comme arme psycho-nucléaire.

La carapace qui s’épaissi.

Dès que je devenais trop proche d’un.e ami.e, je sabotais tout, inconsciemment, pareille que Helga Pataki. Mon humour était destructeur, noir, méchant. Pour éviter toute situation où j'aurais à m'affirmer et à verbaliser un «non» clair,  je m'assurais de conserver une image de fille amer, au cœur de pierre, qui n'a aucune émotion (positive). Ça faisait partie du personnage, carburant par toute cette haine qui m’envahissait. Je m'identifiais bien aux Daria et compagnie… jusqu’à ce les scénaristes décident de les accoupler, alors là, je décrochais.

Petite bête nerveuse.

J'avais peur de tout, à la limite de la paranoïa. Mes angoisses quotidiennes de savoir mon intimité partagé avec tout le monde m'envahissaient.

J'avais des flashs de sa chambre. Je me disais qu’avec tous les appareils électroniques qu'il avait sous sa télévision, il aurait été facile d'y dissimuler une caméra, de filmer le tout à mon insu pour pouvoir partager avec ses chums. Ça me hantait.

Je l'imaginais en parler haut et fort dans les vestiaires, sans gêne, avec fierté même, en riant et en se trouvant don’ cool d'avoir abusé de quelqu'une pour son propre plaisir ainsi que celui de ses ami.e.s fouille-merde.

Agression. (bis)

Que les rumeurs circulent, que les gens possèdent et partagent des détails de mon intimité (même si certains étaient faux) c'était pour moi comme si, non seulement, on m'avait sexualisé sans mon accord au moment de l'agression, mais qu'on me sexualisait encore, en gang, en discutant ad nauseam de cet horrible moment de ma vie. C'est comme si on m'agressait encore et encore, comme si ça ne finirait jamais.

Sexualisation.

À l’époque, on parlait beaucoup d’hyper-sexualisation. Il y avait les chandails bedaines, les piercings au nombril, les bretelles «spaghettis» et les codes vestimentaires sexistes… comme avant, comme maintenant, en fait. On blâmait des adolescentes de 14 ans d’attirer l’œil pervers des enseignants. Par contre, on ne parlait — et ne parle encore  — jamais de la problématique de sexualiser sans cesse le corps des femmes avant même qu’elles ne soient femmes. C’était ce qu’on avait fait avec moi, on m’a sexualisé sans que je n’aie mon mot à dire. Pourtant, je n’étais encore qu’une enfant.

C’est d’ailleurs ce qui était à la base de mon inconfort le plus grand: que chaque mot, chaque mouvement, chaque vêtement, pouvait — et encore — être sexualisé directement ou au travers l’humour louche d’adolescent.e.s qui relient tout au sexe, qui s’exclament «j’ai pensé croche» à chaque deux phrases. On n’est jamais à l’abri. J’ai même fini par céder à la pression et essayer de faire, moi aussi, des blagues grivoises, mais comme je me forçais, ça tombait souvent à plat, avec le jugement des pairs en prime.

Intérioriser le problème.

En croyant être le problème, la personne «pas normale», je me suis mise à essayer de me fondre à ce qu’on me forçait à être, dans l’espoir de diminuer les jugements à mon égard. Je reproduisais la chose même qui me blessait au quotidien seulement pour ne pas être exclue d’avantage.

Ai-je vraiment besoin de mentionner à quel point ça n’aura pas du tout aidé?

Parcours Identitaire | Temps 1

Témoignage en 4 temps.
L’agression.

J’avais 13 ans.

Je ne sortais pas vraiment de chez moi pour aller chez des ami.e.s. Je dirais que mon activité préférée était de garder des enfants, parce que je pouvais en quelque sorte un peu repousser la venue de l’adolescence. J’étais peut-être la personne responsable, mais je restais une enfant. C’est ce que j’aimais le plus, je crois, de pouvoir continuer à jouer à des jeux considérés comme «trop bébés» pour moi. Écouter «Annie Brocoli perdue dans l’espace» en chantant les chansons à tue-tête, j’aimais ça. J’étais encore une enfant.

Je n’avais même pas encore eu mes premières menstruations.

Beaucoup de mes amies/connaissances les avaient déjà. Moi j’attendais impatiemment le moment ou je le serais, pas parce que je voulais «devenir une femme», mais parce que la simple pensée de tacher mes pantalons me hantait. Je me disais qu’au moins, quand je le serais, je serais équipée pour ne pas déborder. C’était probablement mon angoisse majeure à l’époque. Ce n’est pas que je voulais grandir plus vite. Je voulais juste ne pas tacher mes pantalons.

J’étais en secondaire 2.

Mon passe-temps, c’était l’impro. Les midis où il n’y en avait pas, je ne savais pas quoi faire. J’allais même à des récupérations de mathématiques, malgré mes 90%+, seulement par peur d’être seule dans la cafétéria. À un point, une gang m’a approchée, pendant que je gribouillais sur des bouts de papier. J’ai commencé à me tenir avec elleux, parce que, hey! du monde qui me parle, j’vais pas dire non! On a commencé à m’inviter à aller à la patinoire le soir. J’aimais bien ça aller être nulle au hockey.

Puis il y avait la pression.

Peu à peu, je sentais qu’une des filles de cette gang, déjà sexuellement active, me poussait vers un des gars. Je ne le trouvais pas plus intéressant que ça. Je le trouvais gossant à essayer de cruiser les filles en disant qu’il aimait le rose juste pour avoir l’air don’ cool. Mais bon, à un moment on s’est ramassé tout seul.e dans la bâtisse de la patinoire. C’est là qu’il m’a embrassé. J’me souviens avoir trouvé le moment très long et ne pas savoir quoi faire, figée, les yeux grands ouverts. Premier french. Premier malaise intense. Le lendemain, à l’école, on s’est tenu par la main. La fille qui nous a poussé un vers l’autre capotait. Elle a même lâché un cri. J’me souviens aussi que la manière que le gars parlait avec son ami m’énervait vraiment. Mais hey! faut pas chialer, les autres sont content.e.s.

J’étais encore une enfant.

Le soir, il m’a invité à jouer à des jeux vidéos chez lui. Il faisait un froid de Février, les vrais, ceux du bord de la mer sur La Côte. J’étais en suit de skidoo (habit de neige) pour m’y rendre. Les jeux vidéos, j’aimais vraiment ça, alors, j’avais dit oui, naïvement. Arrivée chez lui, ses parents n’étaient pas là. On n’a pas jouer au PlayStation non plus, d’ailleurs. Comme pour le french, j’ai figé, je ne savais pas quoi faire, j’étais curieuse, mais pas prête. Je n’avais pas envie, pas là, pas avec lui, mais j’ai rien pu dire. Je suis rentrée chez moi, j’avais mal, physiquement et psychologiquement. J’ai essayer d’aller faire pipi, mais ça me brulait comme du vinaigre sur une plaie fraiche, je n’étais pas capable. Je ne voulais pas en parler à ma mère, mais les circonstances m’ont obligé à le faire.

C’était la veille de la Saint-Valentin.

J’ai jamais aimé ça, moi, la Saint-Valentin. Pas par frustration, pas à cause de cette expérience, mais parce que je considère que la seule bonne chose de cette journée, c’est que c’est la veille des spéciaux sur les coeurs à la cannelle.

Après une nuit à pleurer, couchée dans le lit avec ma mère, je n’avais pas envie d’aller à l’école. Ma mère m’a expliqué comment lui dire que je n’étais pas prête à recommencer, que je préférais attendre. Ça n’a pas été utile, dès qu’il s’est assi avec moi dans l’autobus, il m’a dit qu’il préférait qu’on ne se parle pas pendant la journée, puisqu’il avait «besoin de penser». C’est la dernière interaction que j’ai eu avec lui. Il ne m’a plus jamais reparlé.

Mes «amies» se sont fâchées contre moi.

On m’a traitée de noms, on m’a dit que j’étais méchante, que je n’avais pas de raison de lui en vouloir, qu’il était un bon gars, qu’on ne comprenait pas pourquoi j’avais tant de haine. Bien sûr, je n’avais pas envie d’expliquer ce qui c’était passé, de partager mon intimité avec n’importe qui, je me doutais qu’on ne comprendrait pas. Des clans se sont formés, j’ai été rejetée par tout le monde. Je me suis retrouvée seule, à nouveau.

Puis, il y a eu les rumeurs.

Je niais tout ce que j’entendais, j’avais pas envie d’en parler. Une amie d’impro m’avait posé des questions sur des détails. Je lui ai répondu honnêtement: «Non», mais pas sans un déchirement au cœur. En plus de ce qu’il avait fait, il fallait qu’il en ajoute encore plus? Pourquoi n’a-t-il pas juste passé par dessus l’étape de l’action pour passer directement aux mensonges, ça m’aurait épargné beaucoup de souffrances.

J’aurais préféré être «violée».

On ne parlait pas de consentement à l’école. On ne nous a jamais expliqué comment dire non, pourtant, le poids reposait sur nous, les filles, de devoir verbaliser un non à des approches envahissantes. Le poids de réfuter tous les arguments, les «enweye donc», le chantage émotif, tout reposait sur nous. Jamais n’a donné de responsabilités aux garçons, jamais on ne leur a dit qu’il fallait s’assurer du consentement de l’autre avant et tout au long des rapports. Personne nous a expliqué que le consentement, ça ne se bargaine pas, qu’un absence de «non» ne veut pas dire «oui», que sans consentement, c’est une agression sexuelle. Et parce que je ne savais pas tout ça, j’ai passé mon secondaire à souhaiter que ce soit passé de manière plus violente, que l’agression ait été plus «concrète», un peu comme les scènes à la télé, pour que je puisse le poursuivre, pour qu’on puisse me croire. Sans savoir que, même lorsque que tout est aussi concret que la manière dont on l’illustrait à la télé, on ne croit pas plus les victimes…