DoubleXL et les 5 raisons pouquoi elle a quitté le Québec.

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Enivrez-vous : Le déni du racisme face aux #Moustiques

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Nous vivons au Québec dans une société (loin d’être la seule) où malgré la diversité de la population, la plupart des institutions publiques et des grandes industries sont caractérisées par une blancheur tenace. Tout dernièrement, Radio-Canada analysait les données de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse et soulignait que le secteur public québécois emploie en moyenne 5 % de personnes racisées alors qu'elles comptent pour 11 % de la population. Ce constat ne tient pas compte de la répartition de ces employés dans la hiérarchie de ces institutions, c’est-à-dire de la présence ou de l’absence de personnes racisées parmi les cadres, par exemple, ou encore dans les emplois les mieux rémunérés de la fonction publique. Ils ne tiennent pas non plus en compte du fait que certains groupes dans la famille des « minorités visibles » sont davantage victimes de discrimination et de racisme. Notons en passant que Radio-Canada n’a pas présenté de données sur les médias québécois. Alors même que se multiplient les discours sur l’inclusion et la diversité, ce contrôle blanc des institutions québécoises est adroitement maintenu, malgré les efforts de nombreuses personnes racisées.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’acharnement de Louis Morissette à défendre la pratique raciste qu’est le blackface, entêtement qu’il pousse à l’absurde en déplorant avoir été « obligé » d’engager un acteur noir. Le comble est que Morissette a comparé les activistes qui militent contre le blackface et la désinformation qui l’entoure et qui sont majoritairement des femmes noires, à des moustiques. L’image est évocatrice, notamment par sa violence : qui n’a pas dans la chaleur d’un soir d’été écrasé du plat de sa main un moustique?

Ce que l'auteur de « La victoire des moustiques » affirme, c’est que le pouvoir (nommé ici créativité ou encore liberté d’expression) blanc ne doit souffir aucune opposition, sous peine d’être caractérisé de « troll », de «chialeux », de « moustique ». En d’autres mots, l’activisme des Noir.es.s, leur prise de parole par les moyens qu’ils disposent (médias sociaux) est une nuisance, une peste – surtout lorsqu’elle donne des résultats et semble déranger le contrôle blanc des institutions québécoises et menacer le droit à certaines formes de racisme.

Peu importe que l’une de ces « moustiques », une femme noire elle aussi, soit Professeure d’histoire de l’art à l’Université McGill? (La seule personne noire, aux dernières nouvelles, à travers le Canada, à être professeure titularisée d’histoire de l’art.) Peu importe l’histoire documentée du blackface au Québec – notamment dans les collections du Musée McCord et du Centre d’archives de la BAnQ

Peu importe: la complaisance dans le déni est une forme d’ivresse.

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« Mr. Hickey », interprète en blackface, Montréal, QC, 1896. © McCord Museum.           

L’année dernière, Alexandre Cadieux proposait aux lectrices et lecteurs du Devoir de lire l’ouvrage du sociologue et historien Daniel Gay, Les Noirs du Québec (1629-1900), afin d’établir une fois pour toutes que : 

Les spectacles et expositions mettant en scène des représentations peu flatteuses des Noirs firent courir bien des Québécois, francophones comme anglophones, durant la période étudiée. Le chercheur y recense des productions américaines en tournée mais aussi des initiatives locales, présentées aussi bien dans les grands centres urbains qu’en région.

 Visiblement, peu de personnes ont suivi le conseil de Cadieux. Le mythe de l’absence du blackface au Québec est aussi tenace que l’ignorance

et l’occultation de l’histoire des Noir.e.s. Les deux se nourrissent mutuellement. Nous apprenions d’ailleurs récemment que Calixa Lavalée, Canadien-français né à Verchères en 1842 et compositeur de l’hymne national du Canada, a été pendant une douzaine d’années musicien et directeur musical pour plusieurs minstrel shows aux États-Unis. Tout le monde est d’accord (cela fait partie du déni) pour dire que la pratique américaine du blackface au XIXe siècle était répréhensible, raciste, héritée de l’esclavage et de la ségrégation raciale violente et aberrante de l’époque, mais que ce passe-t-il lorsque c’est un Canadien-français qui s’adonnait à cette pratique pendant une décennie? La carrière de Calixa Lavalée nous rappelle que la frontière entre le racisme américain et le racisme québécois est loin d’être aussi étanche que certain.e.s aimeraient le croire.

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Enivrez-vous : il n’y a pas de racisme sans déni. Et le déni n’est pas nécessairement plus féroce chez celles et ceux qui défendent ouvertement des idéologies ou pratiques racistes (Donald Trump est un exemple, Mathieu Bock-Côté en est un autre, ou encore Bernard Drainville et la Charte des valeurs). La reconnaissance du racisme structurel dans notre société, la reconnaissance de l’esclavage des Noir.e.s et des Amérindien.ne.s et du génocide et de l’assimilation brutale des Premières Nations parmi les fondements de la société québécoise ne peut se faire sans comporter des coûts. Toute atteinte au déni du racisme est une atteinte au récit collectif québécois, au mythe du multiculturalisme canadien, de même qu’une atteinte à l’appréciation des québécois.es de souche colonialiste de leurs propres réussites et privilèges. 

Louis Morissette représente d’une part un cas classique : son déni et son orgueil le gardent de reconnaître avoir mis sur scène un sketch raciste. Un morceau dur à cracher, et ce ne sont pas des activistes noir.e.s qui le pousseraient à le faire. Il représente d’autre part un cas non pas exceptionnel, mais tout de même particulier : il tire un profit économique de ses représentations racistes et de sa caractérisation d’artiste « irrévérencieux », qui refuse le « politically correct », tous des euphémismes derrière lesquels le racisme québécois (entre autres) s’auto-justifie. Ainsi, Louis Morissette génère de l’argent avec ses représentations dégradantes des Noirs parce que son public largement blanc éprouve un plaisir à consommer des caricatures racistes, un plaisir qui est sans doute d’autant plus grand que depuis des années la critique des communautés noires est bien établie. En d’autres mots, ce plaisir raciste est d’autant plus titllant qu’il semble avoir quelque chose de transgressif, de tabou à cause de l’opposition des Noir.e.s, des « Moustiques ». On pourrait comparer la position de Morissette à celle des fabricants de cigarettes qui ont tenté de nous convaincre pendant des décennies que fumer n’était pas néfaste. Dans le cas du blackface, l’échange entre producteur et consommateur est protégé par un discours qui situe à chaque fois l’esclavage et le blackface aux États-Unis, nourrissant par le fait même le mythe du Québec comme « terre d’accueil » connaissant peu ou pas de racisme. Morissette nous informe qu’il veut exclure les acteurs noirs de ses productions _précisément _parce qu’ils sont « intégrés »; il se défend en arguant que les Noir.e.s font « partie de notre société à part entière ». Et voilà ce qui boucle la boucle du déni : Enivrez-vous.

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« Faites spécialement pour ne pas affecter la gorge. »

En décrivant la ténacité des idéologies racistes, le philosophe Charles Mills parle d’obstacles à la cognition – des obstacles socialement construits et entretenus. En effet, le déni est tellement grand que même les défenseur.e.s de la diversité y participent. Ainsi, même la fort louable pétition contre le blackface lancée par Émilie Nicolas et intitulée « Nous ne sommes pas des Moustiques » s’en approche. L’initiative est brillante et représente une mobilisation importante. Cependant le déni du racisme s’y est faufilé : le texte de la pétition évoque de manière assez imprécise la présence de « Noir.e.s au Québec depuis la Nouvelle-France » sans souligner que nombre d’entre eux étaient des esclaves. De même, le texte de la pétition nous informe que le « blackface symbolise un passé esclavagiste », alors que le racisme n’est jamais purement du côté symbolique. Il serait plus juste de dire que le blackface reproduit et s’inscrit dans le sillage de cette histoire et des formes contemporaines de racisme anti-Noir.e, de violence raciste et de discrimination. La pétition peine donc à se détacher de la mythologie du Québec bienveillant, ouvert. Le manifeste de Québec Inclusif, dont Émilie Nicolas est maintenant la présidente, se terminait lui aussi sur le déni : « Jamais, dans l’histoire, l’exclusion, telle que nous la ressentons dans un projet de charte qui imposera à une minorité de choisir entre sa conscience et sa survie, n’a fait partie des valeurs québécoises. Le Québec a toujours été une terre d’accueil chaleureuse où chacun a pu apporter sa contribution à la grande courtepointe sociale. » 

Enivrez-vous.

Le propre du racisme est le déni et le propre de l’idéologie (raciste, en l’occurrence) est d’obscurcir même les réalités historiques et contemporaines les plus évidentes. Il est plus facile de demander des excuses à Louis Morissette que d’analyser comment et pourquoi même les défenseur.e.s de la diversité contribuent au déni du racisme et même au racisme. Comme le signale avec justesse le texte de la pétition, dans les débats des dernières années sur le blackface, « les échanges ont été initiés sur les médias sociaux par des minorités visibles qui n’ont pas d’autre tribune. Il y a une inégalité profonde dans les prises de parole. » Il faut souligner qu’au-delà du manque d’inclusion, au Québec, aucune personnalité médiatique n’a réellement intérêt à remettre les pendules à l’heure (ou les connaissances nécessaires pour le faire), et cela inclut des Noir.e.s privilégié.e.s comme Normand Brathwaite ou Boucar Diouf. Une minorité de Noir.e.s tire profit du déni ou du moins s’en est enivré. Il faut demander à quelqu’un comme Sylvie Desgroseilliers pour avoir un autre son de cloche.

Rebecca Makonnen a eu le mérite récemment de souligner le rôle des médias dans la confusion qu’elle éprouvait par rapport au blackface, sans pourtant nommer la désinformation qui les caractérisent : « Je le sais plus. On en a beaucoup parlé cette semaine. Je trouve aussi que de parler de race, de diversité à l’écran, c’est toujours délicat au Québec, c’est dur d’avoir un débat intelligent, posé. » Il est difficile d’avoir un débat intelligent parce que la désinformation est la norme et parce que le négationnisme est quasi-omniprésent dans les médias francophones. Il est difficile d’avoir un débat intelligent sur le racisme au Québec parce que les obstacles à la cognition sont nombreux. Lorsque ce même débat reprenait l’année dernière, je rappelais dans un billet intitulé « Speak White en français » qu’« il n’y a pas de risque d’aliénation plus grand pour un.e Noir.e vivant au Québec que de dépendre des médias francophones, même indépendants, pour comprendre sa propre situation, sa place dans le monde. »

Je me suis lancée dans l’arène de la lutte contre le blackface québécois l’année dernière, mais d’autres m’ont précédée. Nydia Dauphin, en 2013 avait été insultée et ridiculisée – notamment par une co-fondatrice de Québec Inclusif, Judith Lussier – pour avoir tenté de déranger le déni du racisme anti-Noir.e made-in-Québec. De même, Rachel Décoste a inlassablement écrit sur le sujet. D’ailleurs, peu de temps avant qu’Émilie Nicolas ne lance sa pétition qui a déjà dépassé le cap des 1200 Moustiques, Nydia Dauphin, Rachel Décoste, Délice Mugabo, et Karine-Myrgianie Jean-François avaient publié sur lencrenoir.com un billet : « Réponse à Louis Morissette sur le Blackface ». Cela peut paraître un détail, mais il est crucial de citer, de nommer et de reconnaître le travail et l’activisme des femmes noires, surtout lorsqu’il s’échelonne sur plusieurs années et lorsqu’il a rendu le nôtre possible. Lorsque ce travail est tantôt dénigré, tantôt ignoré, il est plus facile d’écarter notre parole du revers de la main, voire de l’écraser violemment.

La ténacité des idéologies racistes est telle que la diversité à elle seule, même si elle est atteinte dans quelques centaines d’années, ne peut éradiquer le racisme structurel. L’élection du premier président noir aux États-Unis a-t-elle mis fin à la brutalité meurtrière de la police face aux Noir.e.s? Ici, le racisme perdure même avec la présence marginale de député.e.s racisé.e.s. Après Alain Magloire en 2014, le 27 décembre 2015, la police tua un autre Noir avec des problèmes de santé mentale, cette fois un jeune de 17 ans, Philippe Charles-Leclerc, qui souffrait de schizophrénie et venait d’attaquer son père. De son côté, Lilian Villanueva, la mère de Fredy Villanueva cherche à ne pas abandonner la mémoire de son fils à la culture du déni. Et nous attendons toujours de voir si les policiers de Val d’Or auront à faire face à des conséquences judiciaires après avoir commis des sévices sexuels, abusé de leur pouvoir et intimidé des femmes autochtones. La nomination de Dominique Anglade au poste de Ministre de l’Économie aura-t-elle un impact sur la discrimination raciale à l’emploi au Québec? On peut comparer la logique de la diversité à la construction d’une porte étroite qui laisserait entrer des personnes racisées dans certaines institutions sans pour autant leur permettre de transformer les pratiques de ces institutions, ni de détruire une fois pour toutes la barrière qui rend la porte nécessaire. 

Au-delà de la promesse de l’inclusion, il est nécessaire de continuer à créer des projets et des institutions qui génèrent sur le plan artistique, intellectuel, et social un pouvoir collectif pour les Noir.e.s. C’est non seulement la seule façon de lutter contre l’ivresse du déni, mais aussi la meilleure façon de travailler à notre émancipation et épanouissement collectifs.

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[ Note de Sissi :
Pour Février, le Mois de l’Histoire des Noir.e.s, j’ai décidé qu’au lieu d’écrire sur le sujet, en tant que blanche, j’allais reblogguer des articles écrits par des personnes Noir.e.s.

Ça n’exclus pas que j’écrive un texte sur les privilèges blancs et le racisme au Québec… mais pas ce mois-ci.

Voici donc un des nombreux articles écrits suite à l’affaire Morisette: le Blackface et les #moustiques]